The Plastic People of the Universe/New Generation - Cross Club, Praha, 12/08/2025

par avatar Dioneo

Je ne suis même plus sûr des détails, maintenant. Parfois c'est comme ça, parfois ça va trop vite. Si c'est la Compagnonne qui balayait son écran, et que mon œil a accroché. Si c'est moi qui aie vu ça de mon côté. Si c'est elle qui me l'a dit, le nom lui étant familier, ou moi qui aie buggué spectaculairement en voyant popper ça... Peu importe au fond. Ce qui se passe c'est que voilà, ce lundi d'avant la mi-août, saison généralement pauvre en événements musicaux, et alors qu'on débarque à peine de l'avion, qu'on n'a pas encore passé une heure dans la chambre d'hôtel, l'annonce est là, dans un banal fil d'actu : The Plastic People of the Universe jouent demain soir – ici même, à Prague, LEUR ville, où on se trouve pour une dizaine de jours dont ce soir est tout juste le prélude ! Improbable coïncidence. On doute même un court moment : est-ce que ça ne va pas être une sorte de tribute-band, un de ces groupes de reprises qui transforment tout, substance, esprit, en répertoires et déguisements ? « New Generation », on voit... On fouille un peu. Bon, non, pas d'imitation – il y a bien là-dedans, en tout cas, des survivants « de l'époque ». Une continuation, pas un culte. La publication nous annonce « un long concert ». « On y va ? ». On n'hésite pas longtemps. On repère l'endroit. On réserve les places. On verra.

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En un coup de métro, le lendemain, nous y voilà. Holešovice est un surprenant quartier. Loin du centre touristique, on y trouve des musées, des cafés pointus – la magnifique Galerie Nationale, l'impressionnant musée de la Technique, le Kolektor et son espace lumineux où s'agitent les doigts sur les claviers des laptops. Des immeubles somptueux, d'autres délabrés. Des horizons friche-indus et des bâtisses arts-nouveau. C'est une partie de la ville pas (encore ?) complètement gentrifiée – et comme dans d'autres coins (Smíchov, Žižkov...) on y voit, qui se tiennent coude à coude, des îlots de résistance à ça, des tentatives contraires, d'aller plus encore dans le sens de l'immaculé qui fait vendre (pas forcément davantage mais à une part de la population qui en aura les moyens), des vitrines impeccables et des habitations recouvertes de tags. Le Cross Club se trouve là, à quelque pas de la station. Lieu étonnant, là aussi. Un bar à la déco steampunk, mécaniques, tôles ciselées qui font architecture, sur deux ou trois étages. Des salles en contrebas d'où sourde une électro, une techno lointaine. Une scène, à l'extérieur, au fond d'une cour, d'un petit terrain. On choppe des pintes à un autre stand, avant l'entrée – verres en plastique (vous me direz, c'est dans le thème de la soirée...) avec lesquels on nous tend des jetons (pour la consigne ?). On ne comprend pas tout, le type qui nous sert est expéditif – et son anglais pareil (moins que notre tchèque, toutefois, toujours). Une fois passée la caisse, on s'approche de la scène. Le groupe de première partie (Rosenthals) balance, devant une audience plutôt clairsemée – disparate, toutefois, variée. De probables étudiants des beaux-arts locaux, des couples, des groupes, des esseulé.e.s dans la trentaine ou la quarantaine, des gens aussi qui ont l'air d'avoir l'âge « d'y avoir été » – ici même, dans ce pays, quand il portait un autre nom (Tchécoslovaquie), que l'air était, comme on dit « de plomb », que citoyennes et citoyens, individus aussi divers que ceux et celles présents, vivaient sous régime soviétique, tout le temps sous surveillance, risquant la taule pour une parole ou un acte de travers. Ça cause tchèque, encore, exclusivement, autour de nous – on a l'impression d'être là les seuls étrangers... On est loin du centre, disais-je – des Vieille et Nouvelle Villes, des monuments, des attractions, des échoppes à camelotes et faux-cannabis, vendus bien trop cher à des visiteurs désireux de se faire rouler, de la présence altère du Château, sur sa colline... On est parmi des gens qu'on ne croise pas forcément, là-bas. Rosenthals ont fini de balancer depuis quelques minutes. Le soir tombe, doucement. Un peu plus de monde qu'au début – mais pas tant que ça. Les gens s'approchent. Ça va jouer.

...

ROSENTHALS

Un trio guitare-chant/clavier-chant (la musicienne fait aussi les basses) et batterie. L'affiche annonçait « stoner psyché Tchéquie », leur bandcamp dit « garage punk »... Le groupe balance, en effet, une sorte de garage – mais un peu compliqué, presque prog par moments aux arêtes mal poncées, grippé aux entournures ; malin, accrocheur mais négligent à dessein ; couillon mais détaillé. Ça ne chante pas très juste, de cette manière qui fait plaisir à l'oreille – qui donne envie de se marrer et de reprendre en chœurs leurs conneries. Seulement voilà : là encore, tout est chanté en tchèque, alors on ne panne pas grand-chose. Une chanson, si, est en anglais, dont le refrain martelle : « Because I'm a failure » (Parce que je suis un.e raté.e). Ou un truc du style – j'ai déjà oublié, alors que c'était bien ! Les gens dansent. Les gens apprécient, semblent pour certains connaître toutes les paroles par cœur. Les gens boivent, aussi – pas tous excessivement, et ça ne dégrade pas l'ambiance qui est joyeuse, joyeusement salopée par cette musique en couleurs vives et chiffonnées. Le set est assez court – le groupe en dégaine une dernière en annonçant (après des remerciements probables) que The Plastic People vont jouer, après. On reste dans les parages.

THE PLASTIC PEOPLE OF THE UNIVERSE/NEW GENERATION

De ceux des débuts, au fait, il ne reste ici qu'un membre – le violoniste/théreministe (si ça se dit ?) Jiří Kabeš (dit Kába) – accompagné d'un guitariste chanteur un peu plus jeune, Joe Karafiát, exilé (en Angleterre puis au Canada) dans les années 1980, et qui avait rejoint le groupe après la Révolution de Velours... Les autres – un claviériste/saxophoniste chevelu, un bassiste au poil ras et à l'allure enjouée, un batteur impassible derrière son instrument – accusent nettement moins d'années. Milan Hlavsa, fondateur et principal compositeur, est aisément excusé pour son absence – puisqu'il est mort en 2001. Mais toute ces précisions, je les rassemblerai plus tard... Pour l'instant je vois le groupe qui se met en place, plusieurs générations, en effet, qui s'installent sur cette modeste scène, légende ou pas, circuits alternatifs ou non. Le public – sans qu'il y ait vraiment foule (pas au sens « stade » du terme... tant mieux, et de toute façon pas la place, dans un endroit pareil) se rassemble, aussi, s'est fait sensiblement plus dense. On s'avance un peu. Le groupe commence à jouer.

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Et quelque chose, tout de suite, se passe. Une présence s'installe, investit les corps, les têtes – les cœurs, n'ayons pas peur des mots – des gens assemblés là, venus pour ça. Le quintet alterne entre ses classiques, ses débuts – je reconnais quelques morceaux tirés des premiers albums, au fil (Toxika, Magické Noci...) – et d'autres compositions écrites entre temps. Ça joue bien, en place – bien plus « qu'à l'époque », que sur les enregistrements rugueux des années soixante-dix. Ça joue même une espèce de prog, là encore, par moments. Ça pousse un coup jusqu'au blues-rock - « de Chicago », dit Karafiát (et c'est à peu près tout ce que je saisi de son speech d'introduction au morceau... si ce n'est de tout ce qu'il dira, tout au long du concert !). Il n'empêche : quelque chose demeure de la rugosité de cette musique. Le groove est moins dur, moins brut, mais reste comme déboîté, décentré, comme s'il cherchait à éviter le mouvement automatique, automatisé, la facilité – le confort. Le chant – partagé donc entre Karafiát (qui ne se départit jamais de son espèce de chapeau de brousse) et Kába (qui reste assis tout le long) – garde cette qualité renfrognée, cette raucité scandée sans avoir besoin de brailler, mal embouchée, parfois titubante mais toujours solide, présence physique familière et un peu déglinguée, comme décadrée. Cette musique n'aseptise rien – l'odeur de la terre, du terrain autour, les exclamations et les rires de celles et ceux qui répondent aux artistes, apostrophes et blagues, la chaleur un peu statique de ce soir d'été même pas encore finissant. L'air est comme plus épais, au contraire, depuis qu'ils jouent. Le public s'agite – toujours sans empiéter, bouge de traviole mais sans se vautrer. Les gens sont touchés, émus – c'est impossible de ne pas le voir. Et quelque chose passe, de ça, jusqu'à nous qui ne sommes pourtant que de passage, en voyage – barrière de la langue ou pas, c'est pourtant évident : ce quelque-chose fait mouche. Le désir n'est pas mort, là-dedans, la volonté – d'arracher des bouts de bon, de beau, de savoureux, aux nuées de suies, aux nuits grises, aux années qui fuient et à celles qu'il reste à tirer (vers où, vers quoi ?) ; de se tenir ferme face aux vents mauvais sans que ça tourne en un pauvre romantisme de l'adversité, des malheurs à dépasser, à valider comme de simples étapes dans un parcours de vie rendue art. Au contraire : c'est ce qu'on joue qui doit être l'existence – en plein, à même, sans s'illusionner, toutefois, sur la portée de ce qu'on compose, sans confondre. En somme, avec des moyens à priori proche, un peu le contraire d'un « happening » détaché du mouvements quotidien. Ces gens-là, sur scène, on le redit – les deux plus âgés, au moins, dans la bande – ont connu l'époque des emprisonnements, tracasseries, séquestrations, des départs sans certitude de pouvoir y revenir un jour. Certain.e.s de leurs ami.e.s en sont mort, en sont (comme eux) restés marqué.e.s. Plutôt que de se perdre en une litanie de regrets et forfanteries poétiques, ces vies-là, avanies, épisodes, bouts d'Histoire, se sont mis à habiter, habitent encore cette tranquillité qu'ils affichent, continuent de faire gronder, irradier, grincer l'énergie qui tend, distend... de faire tourner cette musique sur ses bizarres axes faussés, hélicoïdes voilées.

C'est la fin de leur premier set. En repartant vers le fond (vers le bar ?) une spectatrice visiblement pas mal éméchée accroche la barrière qui nous sépare du pied de la scène. Je la rattrape au vol (la barrière, pas la femme – elle est déjà loin), juste à temps pour qu'elle ne vienne pas s'écraser sur un caisson de basse. Un type me dit un truc en tchèque, en souriant. « Sorry ? Nemluvím... I don't speak... ». Il me répond en anglais « Tu as sauvé le truc ». Nous engageons, à quatre la conversation – parfois croisée, parfois de concert. Lui et son camarade, venus d'une ville non-loin, connaissent bien le lieu, nous disent qu'ils y viennent souvent, que c'est un de leur « spots » préférés à Prague. Ils nous parlent des Plastic People – de l'importance qu'ils ont pour les gens d'ici, pas simplement, bêtement un groupe « mythique » ou « culte », pas des rock-stars mais encore une fois, une présence vivante, le rappel continué de ce qu'il a fallu dépasser, la célébration, sans frime ni ronflants discours, d'une liberté. Ils nous disent, aussi, que le temps est venu de se battre pour ça, de ne rien tenir pour acquis – cette, ces libertés. Ils nous parlent de corruption politique – d'une sombre histoire de bitcoins rachetés en haut lieu aux milieux mafieux, revendus à des particuliers, puis interdites ensuite à la revente, au prétexte de cette provenance louche, illégale... Je n'ai pas les détails – je n'ai pas fouillé, j'ignore quelle dimension a pu prendre l'affaire, mais en tout cas, les types ne nous vendent pas leur pays comme un paradis. L'un des deux me parle, s’enquiert de la France – qu'il connaît mal, mais sa boîte a des bureaux à Grenoble. On cause, c'est un plaisir d'échanger comme ça. Le groupe revient pour son deuxième set.

Et là encore, ça repart fort, et ça ne retombera pas. Je crois que c'est là – assez vite après ce deuxième commencement – qu'ils jouent Magické Noci, l'un de mes morceaux préférés. Version bien différente de celles que je connaissais – mais toujours morceau de joie illuminé et rude, ivre, euphorique, inquiète. Il FAUT que je danse. Je ne suis pas le seul. Il faut qu'on danse parce que c'est bon. Mais si on ne veut pas – ou si on veut le faire doucement, en dépit des remous, on peut aussi. La Compagnonne, à la fin, me fera remarquer ce couple qui ne se quitte pas des bras, au sens propre ravi, emporté, remué. Le temps file, ça déboule, même quand ils prennent – pas pour rien – tout leur temps. On est gagné.e.s, encore, par ce moment – on serait facilement, comme quelques uns, sur qui nos yeux se posent, au bord des larmes, tant ce qui se joue semble simple et précieux, brut et miraculeusement sensible. Toute l'assemblée semble maintenant, unanimement, réceptive – sans que personne, toutefois, ne s'oublie, ne se fonde en quoi que ce soit de trop grand, de vague et dépersonnalisé. Le groupe annonce un dernier morceau. S'en va. Revient pour le rappel. C'est une sorte de ballade folk à mélodie sentimentale avec synthés et violon liquides, translucides. Ça tranche avec les morceaux anguleux d'avant. Ça pourrait sonner déplacé, ironique, sarcastique – même ridicule, un peu mièvre. Mais non. Un silence se fait. Et au refrain, tout le public reprend en chœur ! Ça y est : j'ai la gorge qui se serre et l’œil qui devient humide !

Ensuite, comme d'habitude, le groupe doit bien partir. Les membres les plus jeunes – qui n'ont jamais donné, à aucun moment du concert, l'impression de se raccrocher à quoi que ce soit pour suivre, « en l'honneur » des Anciens – aident Kába à se lever et à sortir de scène. On sent une affection, une douceur, dans leurs gestes. Tout le monde sourit en grand, en large. Nous rendons nos jetons et nos verres au bar – c'était donc bien ça, un système de consigne (sans bitcoins, on récupère donc les quelques couronnes que nous avaient coûté les gobelets). Avant que nous filions attraper le métro du retour, je recroise les deux gars croisés plus tôt. On se dit au revoir, on se donne même une espèce de poignée amicale. Au dernier instant, je leur demande, pour chercher plus tard, quelle était cette chanson que tout le monde a repris. Ils me disent qu'elle est très connue, ici. Qu'elle s'appelle Champignons Blancs. OK. Drôle de titre, mais pourquoi pas. Et fantastique soirée, qu'on n'avait pas prévue.

POST SCRIPTUM

Je me suis renseigné, une fois rentré, sur lesdits Champignons, j'ai fouillé le net. Le titre, en V.O., en est Muchomůrky Bílé – une chanson, en fait, écrite par Egon Bondy pour Milan Hlavsa, le fondateur décédé, qui l'a d'abord enregistrée avec un autre de ses groupes. Les paroles, à première vue, relèvent d'un spleen léger, presque rêveur – « Amanites-mouches blanches – plus blanches que la neige/J'en mange pour satisfaire mon besoin de tendresse ». Oui.. à seconde vue c'est étrange, tout de même, ces images qu'elle suscite. Et puis, les amanites, ça n'est guère comestible... « Oh Oh Oooh/Je ne me réveillerai pas ici – seulement dans un autre monde. Je ramasserai des amanites-mouches blanches, je les cueillerai en été ». En creusant encore un peu, j'apprends que Bondy et Hlavsa l'avaient dédiée à Mirka Kochová – ancienne amante de Hlavsa (puis amie du même, et dudit Bondy) devenue l'épouse du poète Milan Koch. Koch est mort en 1974 – écrasé (à vingt-six ans) par un tram dans un tunnel. Mirka recopiera dans des cahiers l'intégralité de son œuvre, encore jamais publiée, afin de la rendre lisible, puis se suicidera en 1975 (âgée, elle, de seulement vingt-quatre ans). Tragique histoire, qui laissera à celles et ceux restés la sensation d'un manque impossible à combler, semble-t-il – autant que le besoin de célébrer le bonheur qui avait eu lieu, entre ces deux, entre eux toutes et tous. Avec ou sans ces précisions, je comprends l'émotion qui nous a tous saisi, dans cet ultime moment où le groupe l'a jouée pour nous – je m'en rappelle avec cette sorte de plaisir des choses qu'on ne pourra pas refaire, qu'il ne faut jamais chercher à retrouver à l'identique. Elle ne s'est pas affaiblie – je garde cet instant... Il faudra bien, un jour, que je sache dire, dans cette langue, autre chose – un peu plus – que « bonjour, deux bières s'il vous plaît, au-revoir et merci ».

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