
dimanche 19 mai 2013 | 23 visiteurs connectés en ce moment
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Jamaïque, 1977. Produit par Augustus Pablo pour Rockers Productions.
Jah-Mallah Band (1 & 2), Carlton Barrett (drums), Max Edwards (drums), Noel « Alphonso » Benbow (drums), Bagga (bass), Robbie Shakespeare (bass), C. Downie (bass), Aston « Family Man » Barrett (bass), Earl « China « Smith (lead guitar), Everton DaSilva (percussion), Augustus Pablo (melodica, clavinet, piano, organ, string ensemble)
Les titres 13 à 18 sont des bonus présents sur l'édition CD Shanachie. Versions antérieures à l'édition de l'album ou mixes dub différents de plages incluses dans le tracklisting de l'album original, ils sont tous d'excellente facture... Mais n'apportent rien à mon sens à l'ensemble, qui constitue pour moi une suite sans faille à quoi rien ne saurait s'ajouter sans effet de superflu.
La question des origines, des genres, les contingences d’espaces-temps… Il est des occurrences, des survenues où l’œuvre - l’ouvrage, dirons nous - les absorbe, les lie autrement, les fond en pertinences d’un ton si singulier qu’aucune étude, aucune typologie, nulle taxinomie ne peut les circonscrire. Les encercler de traces remontées à rebours ; non plus - en vertu des postérités qui naitraient par-devant elles - les figer au statut d’ancêtre, de prémisse. Sans trancher nulle racine, sans aucunement nier époque ni circonstance - en les magnifiant, même, en les clamant parfois - s’en arroge lignes et points nodaux comme autant de lancées et d’appuis, pour dessiner l’allure qui est sa marche propre, toute architecture se faisant cinétique ; pour laisser une empreinte qui lui sera unique, suffisante en elle-même - toute histoire, toute généalogie passant au rang des notes au seul usage des archivistes… Qu’on m‘entende bien : East of the River Nile - car celui-ci en est, assurément, de ces rares cohérences, de ces pièces aux mille ligaments qui l’articulent et qui la tiennent sans qu’aucune thèse, école ou dictionnaire ne sache les contenir - est tout entier infus d’un génie bien jamaïcain : cet art de tout déboussoler à l’encan de son contretemps, cette manie de tendre à l’excellence en empruntant de préférence les voies de marronnage et sentes dérobées… Ses thèmes, ses motifs, les émotions et les aspirations qu’il déploie, qu’il exhale au flux, au flot limpide de sa suite en teintes irisées, reflets liquides et furtifs, modes qui s’ombrent d’une mélancolie presque euphorique au détour d’un intervalle… Tout ici - lisez donc les titres, voyez s’il se rend ailleurs allégeance plus explicite - exsude la foi rastafarienne alors en pleine floraison. N’y manque même pas, en guise de corollaires, la nostalgie de cette Afrique jamais visitée, nourricière fantasmée à l’attrait encore avivé par les indépendances d’alors, leurs promesses neuves, pas encore abîmées aux yeux des autres mondes. Ni cette fascination en vogue pour un Est, un Orient (pas si lointain, à la vitesse du délire...) - Egypte ou Éthiopie, royaumes où s’imaginent d’hasardeuses lignées - qui file là ses énigmes en sinueux mélodicas. Et puis le dub, bien sur ! Cet inconscient du son, de la chose musicale, qui grossit le détail jusqu’à l’obsessionnel, dilate le pouls de la battue, précipite la mélodie, tisse en filets qui capturent l’écoute ce qui ailleurs ne serait que ligature à peine perçue, brin de raccord entre deux pans qui menaceraient sans lui de faire scission. Il est bien là, poussé au plus haut point de raffinement ; qui escamote sous nos pas, pour nous aspirer, nous faire tomber aux profondeurs, tel échelon des progressions où l’on croyait poser le pied. Qui répète d’une plage à l’autre la même geste harmonieuse, et nous la rend méconnaissable d’une infime variation dans l’angle du faisceau. Et pourtant… Pourtant, au delà de ces indéniables, c’est dans une dimension plus vaste, insoucieuse de toute orthodoxie comme des originalités saisonnières et de leurs artifices, que se déploie la plénitude, la perfection toute vive de l’ensemble et des parties. Une bien étrange acception de l’aboutissement, qu'on a seulement le choix de recevoir telle quelle - sans se rendre compte, d’abord de ce qu’elle contient d’exception, de non-pareil. Sans que nous effleure même l’idée de ne pas nous y adonner. Non qu’à se couler, à se baigner, à se laisser porter aux vagues et remous de ce mysticisme tranquille et solaire, on n’aborde parfois des grèves plus obscures, des méandres plus inquiets… Mais leur fraicheur même nous semble plein accueil. Là, des cloches qui n’importe où ailleurs nous sembleraient charivari nous sonnent l’instant d’éveil pour contempler le rêve autours, les scintillantes merveilles dans la nuit adjacente ; ici, des espèces de fragments de chœurs sans parole qui devraient être ridicules, irritants, nous sembler fantaisie aux poumons trop chargés nous laissent l’impression, leur passage écourté, d’en avoir dit juste assez, dans la plus gracieuse des formes ; ailleurs se glissent d'étonnantes dérives modales, manifestement hors-tonalité, sans qu'on ait l'heur de leur trouver quelque fausseté ; plus loin, les orgues nous captivent et l’on se dit qu’il est étrange, après tout, qu’elles sonnent réellement comme elles feraient en Adis - et l’on se dit que le hasard l’aura soufflé à Augustus. Question d’arrangements qui tiennent du miracle, d’intuitions adéquatement nourries, sans doute, de fulgurance qui s’épand, se fait constance sur la durée des douze index. D’esprit qui se meut à la vélocité de l’onde. Bien peu, à vrai dire - en quelque lieu, à toute date - atteignent à cette zone ou l’incongru prend visage d’évidence, où les volumes modifiés, les proportions qui se déforment, les parfums élusifs dont on ne parvient pas à identifier avec certitudes les essences, tournent à l’enchantement plutôt qu’à l’effroi. Sun Ra, à ses heures, a pu toucher à de semblables places, plus agitées, toutefois, quand s’y prêtaient les vents stellaires. Un autre, aussi, bien moins connu - un certain Axelrod, le temps au moins de deux disques qui ne se conçoivent pas l’un sans l’autre, en grands mouvements orchestraux et ensembles ténus - a pu donner au surnaturel un tel air de proximité. Van Dyke Parks, peut-être, à l'une ou l'autre courbure de telle ou telle suite, à tel pivot qu'il camoufle en nuance... Pablo lui-même, sans doute, n’a-t-il souvent qu’effleuré ce curieux point d’émergence où il se tient ici, serein et frémissant. Sur son rocher, il souffle et crée, compose et respire. À l’Est du Fleuve Nil… C’est là, décide-t-il, que vient pousser son île. (lundi 27 juin 2011)
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L'herbe pousse bien au bord du nil, c'est bon à savoir.